« Cher fieul, 1914-1919 » par Louis Victorien Désiré Dutin – Août 1914 (2) #RDVAncestral

Essey-lès-Nancy, 19 août 1914

Cher fieul, 

Juste deux mots pour te donner de mes nouvelles qui sont encore bonnes. De même espérais je que c’est la pareille pour toi, ta mère et ta sœur. Aujourd’hui, je vais laisser le crayon à mon arrière petite-nièce, ta petite-fille. La drôlesse veut raconter mes premiers jours à la guerre, c’est quelque chose. À cause de nos cartes postales, elle lit énormément, en ce moment, beaucoup de documents concernant notre expérience. Après plus de cent ans passés, elle croit savoir ce que j’ai vécu en ce premier mois de guerre alors que toi, à 16 ans, tu attends ton tour. Dame,  faudra bien qu’elle arrive à penser que c’était pas le filon. Pour sûr, c’était pas le filon. Je te quitte en bonne santé, désireux que ma lettre vous trouve tous de même. 

Ton parrain qui t’embrasse.

V. Dutin 

Cher Victorien,

Tu es arrivé au régiment à Poitiers, le 3 août 1914, dès le lendemain du premier jour de mobilisation générale et jour de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France.

En pleine période de moisson, le tocsin a sonné à Verruyes à 16 heures pétantes, comme partout en France, ce vendredi 1er août, signifiant ainsi à tous les hommes en âge de combattre de rejoindre leur caserne dès le lendemain. Domestique agricole, seul garçon de ton père, entouré de cinq sœurs, tu as déjà fait ton service militaire. Tu y as même gagné des galons – et peut être une sagesse après une jeunesse un peu mouvementée – puisque tu es Caporal et c’est avec ce grade que tu te rends (oui, tu vois, je parle comme chez nous) au 125e RI, logé à Poitiers en ce début d’août 1914.

Tu es parti à pied, en train ou dans la carriole d’un voisin attentionné avec d’autres pays, peut être avec Emile Guérin d’ailleurs.

Dès le mercredi 5 août, ta compagnie, la 8e Cie, qui fait partie du 2e bataillon, quitte la caserne Rivaud ou celle de Sainte Catherine et embarque à Lessart, dans la Vienne. À exactement 19:02. Direction l’Est de la France.

Près de 36 heures de voyage en train plus tard, tu arrives dès potron-minet, le 7 août, à Pont Saint Vincent, aux environs de Nancy. Le lendemain, alors que le régiment organise sa concentration, ta compagnie change de campement et cantonne très provisoirement à Lupcourt, avant de bouger encore le 9 août pour s’installer à Neuves Maisons pour deux nuits.

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Le 11 août, vous faites face à la 6e armée de l’empire Allemand, les Bavarois conduits par le KronPrinz. De Neuves Maisons, sur la route de Nancy, on entend le canon allemand tonner, du gros calibre.  La guerre est là.

 

 

img_0747Après une halte à Champigneulles, où vont rester les 5e et 6e Cies, ta compagnie, la 8e, et les autres s’arrêtent à Bouxières aux Dames pour que s’achève enfin une journée harassante sous le fort soleil d’été… Mais loin d’être la pire parmi celles à venir.

 

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Peut- être as-tu pu goûter à la liqueur locale ?

Le lendemain, le 12 août à 6 heures, le régiment se rassemble et attend les ordres. À 07:30 tu lèves la tête pour apercevoir un avion allemand qui survole Bouxières aux dames. Attendre…Attendre… Le 290e régiment d’infanterie qui traverse le village est salué comme il se doit ! Enfin, à 09:00 l’ordre arrive ! Celui de rentrer dans les cantonnements mais de se tenir prêt à prendre les armes au premier signal. Attendre…

Puis vers 09:30, l’ordre de marche est enfin donné, celui de se porter en avant en direction de Brin.

Le 9e corps d’armée doit former la couverture du front d’attaque de la 2e armée.  Ton bataillon, à Eulmont, se met à la disposition de la 34e brigade.

Le 125e régiment est en 1ère ligne et remplace le 69e qui appuie à la droite du 9e corps vers Moncel au point de jonction.

La mobilisation des régiments et la mise en place de régiments aux frontières aura pris près de quinze jours. Mais depuis le 7 août, a commencé ce que nous appelons aujourd’hui La guerre des frontières avec en point d’orgue, la journée du 22 août. 

Les Allemands appliquent le plan Schlieffen qui consiste à délaisser le front de l’Est pour se concentrer sur les frontières occidentales, belges, luxembourgeoises et françaises et d’attaquer plus précisément les territoires de la Belgique et du Luxembourg, pour mieux entrer en France et marcher sur Paris.

Le 13 août, dès 06:00 au bivouac, on entend la fusillade au loin vers la droite. Le corps occupe en postes avancés Alincourt, Bioncourt, Attilloncourt. À midi, un capitaine du génie apporte un ordre : il faut évacuer la rive droite de la Seille pour 20:00 et préparer la destruction des ponts de Brin, Bioncourt, Bey et Alincourt. À 14:00 l’ambiance prend un coup de froid avec l’évacuation du premier blessé, un soldat de la 9e Cie. Placé en sentinelle à la sortie Nord-Est de Bioncourt, il a été attaqué par trois cavaliers allemands manœuvrant à pied et venant de la Ferme du Rhin, à trois km de Bioncourt. L’ordre de faire sauter les ponts est annulé.
Le lendemain matin, aux aurores, un ordre écrit confirme l’évacuation de la rive droite de la Seille mais interdit formellement  tout mouvement et tout engagement. C’est à n’y rien comprendre mais vous obéissez aux ordres. En fait, au cas où les soldats n’en auraient rien su, la fusillade d’hier était due à l’engagement d’un bataillon du 153e RI pour dégager une Cie aux prises avec un bataillon bavarois, du côté du village de Gremecy. D’ailleurs, Gremecy brûle encore…

Toute la sainte journée de ce 14 août,  la canonnade résonne du côté de Vie, Moyen-Vie, Chateau-Salins. Elle s’accentue en fin de journée mais s’arrête vers 20:00. Enfin. Le 125e qui doit évacuer la rive droite de la Seille, retire aussi tous ses éléments de surveillance. La nuit tombe… et se passe sans incidents. Le repos, après autant d’attente, d’ordre et de contre-ordres, est salvateur.

Deux avions Allemands, en survolant les frontières françaises, célèbrent à leur façon Marie, le jour de sa fête. Vous les saluez avec des tirs de mousquèterie qui ne leur font aucun mal. La journée se passe… lentement… En début de soirée, les choses s’accélèrent avec l’arrivée d’un ordre demandant de surveiller la Seille de Bey à Brin. Puis encore un autre ordre pour appuyer à droite.

Ton 2e bataillon doit rejoindre, à partir du 22 aout,  la Côte 267, la ferme de Ramon, Four à chaux et la Ferme de Bois le comte, au Nord, en Belgique. Dans la nuit, depuis la forêt de Gremecy, des projecteurs ennemis tentent de vous mettre dans la lumière, sans succès. Il est déjà le dimanche 16 août quand vous pouvez poser vos fourbis. La journée sera calme.

Le 17 août, le régiment conserve ses positions, l’ennemi semble reculer devant la poussée du 20e C.R. Le lendemain, le 1er bataillon couvre le front mais une violente canonnade résonne en provenance de Chateau Salins, Vie et Moyen Vie. Les habitants de Pettoncourt, en territoire annexé, sont considérés comme hostiles, les armes sont confisquées et réunies à la mairie. Une liste d’otages est demandée au maire, une autre au curé pour n’en constituer qu’une seule dont les noms sont les garants de la tranquillité du village. La circulation est interdite dans les rues à partir de 19:30 avec une annonce faite à son de caisse.

Le 19 août, l’impression de vide est là et est interprétée comme une preuve du recul de l’ennemi… le régiment est relevé, et tu t’installes comme tes autres camarades, à Essey-les-Nancy, à la caserne Kléber.

Le 20 août, le 9e corps d’armée doit se diriger vers le Nord, comme cela était prévu… trop tard pour le 125e RI. L’ordre est donné de ne plus embarquer et à 21h, il prend position pour couvrir Nancy. Les blessés arrivent en nombre des environs de Delme, un peu plus au Nord.. des hommes des 344e, 257e… Vous apprenez la mort du Colonel d’Uslon du 325e RI, tué vers Monecy.

Les tranchées, très certainement encore sommaires en ce début de Guerre, sont renforcées à Pulnoy, vous vous dirigez vers la côte 296, vers le front, du côté de Seichamps, du bois de Salvilan. L’ordre est donné de relier Bois le comte à Vélaine, pour ne former qu’une seule ligne. Tu bivouaques avec tes camarades du 2e bataillon sur les emplacements de combats, en 1ère ligne.

Si rien n’est à signaler pendant la nuit, toute la journée du 22 août, des troupes ennemies sont signalées. L’ordre est donné au régiment de rester sur la défensive. La marche de fortes colonnes ennemies, le lendemain, est perturbée par le 268e RI avec l’aide de l’artillerie.

Ce que tu ne sais pas, Victorien, à ce moment là, c’est que cette journée du 22 août est considérée aujourd’hui comme la plus meurtrière de tous les temps pour l’armée française avec 27000 morts.

Le 24 août, tant bien que mal, harassé, le régiment reprend ses emplacements. Ton 2e bataillon doit se positionner en réserve Est du Bois de Salvilan. À 14:30, le régiment se porte en avant. C’est la reprise offensive pour le corps d’armée. Avec pour objectif la cote 305 au Bois de Berange la Grande, Remereville plus précisément pour ton bataillon. Le journal de marche et des opérations tente de rendre compte de cette dizaine de jours de combats. Les faits d’armes de ton bataillon, le 2e, et ta 8e compagnie y sont relatés et même si le compte-rendu est très factuel, cela suffit, à plus d’un siècle de distance, à faire froid dans le dos. 
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IMG_0813L’armée française, sous les coups de l’armée ennemie va reculer de 200 km, opérer la Grande Retraite jusqu’à début septembre avant de contre-attaquer lors de la bataille de la Marne.

Ton régiment, toi et tes camarades, avez réussi à protéger Nancy et son grand couronné au grand dam de l’Empereur Guillaume, avez participé à la bataille de la Forêt de Champenoux, avez repris, abandonné des villages comme celui de Remereville, sans commettre d’exactions contrairement aux soldats ennemis, avant de poursuivre ailleurs… vers des noms qui résonnent encore fort aujourd’hui : Ypres, Verdun…

Je n’ai pas la prétention, mais vraiment aucune, de savoir, de pouvoir retracer ce que tu as vécu en ce mois d’août 1914, et ce que tu vas vivre jusqu’à la fin de la guerre. Je pense qu’il n’y a que toi et tes camarades qui savez, pouvez. J’ai lu le journal de marche du régiment, presque froid et clinique, j’ai lu tes quelques cartes postales parvenues jusqu’à moi qui ne disent pas l’essentiel, et meme en ayant appris à lire entre les lignes, je ne sais pas.

Ce que je souhaite avant tout, c’est que chacun puisse se souvenir de ce que vous avez fait et enduré. Aujourd’hui, après deux guerres mondiales, nous sommes en paix avec nos voisins Allemands et vivons encore, francais, européens, malgré toutes ses injustices et imperfections, dans un monde libre. Alors, merci.

Ton arrière petite-nièce, Caroline

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