Verruyes, 1831 – Modeste Texier défie l’autorité parentale

Au fil des étés passés dans la salle des Archives de la commune, les premières découvertes ne tardent pas. Une de mes ancêtres préférées, peut être parce que c’est la première pour laquelle je pouvais dépasser le cadre née-mariée-décédée, et à laquelle je pouvais donner une personnalité imaginaire à partir des documents trouvés, est Modeste Texier.

Modeste est décédée en 1890 à l’âge honorable de 84 ans à La Petite Vergnonière de Verruyes, dans le pays de Gâtine, où elle est aussi née à la fin du calendrier révolutionnaire, en l’An 13. Elle s’est mariée, toujours à Verruyes, à l’âge déjà avancé  pour une jeune femme, me semblait-il, de 26 ans,  le 4 juillet 1831 avec Pierre Babin et a eu quatre enfants : Pierre, François (Sosa 28), Virginie et Madeleine. Rien de bien extraordinaire pour l’instant.

En 1862, Pierre a pris la précaution de faire rédiger devant notaire, avant son décès et celui de sa femme, un acte de succession au bénéfice de leurs quatre enfants pour partager équitablement leurs biens essentiellement composés de terres. L’histoire de chaque bout de terrain y est inscrite, les anciens propriétaires y sont nommés lorsqu’il s’agit d’un achat du couple, la provenance de famille aussi lorsqu’il s’agit un héritage. L’acte faisait partie des papiers du grenier de mon grand-père et je constaterai au fur et à mesure du temps que beaucoup de choses se gardent et se gardaient du côté de ma mère, principalement tout ce qui est relatif aux biens terriens.

Selon l’acte de succession, Modeste a hérité de ses parents, beaucoup de terres à partager entre ses quatre enfants proviennent de sa famille, sa mère plus précisément. Elle était fille unique. Le mariage de ses parents,  veufs tous les deux sans enfants, avait été tardif puisque Jeanne et Louis avaient respectivement 37 ans et 48 ans le 19 fructidor An X. J’ai retrouvé par la suite,  au hasard des recherches, un grand frère de Modeste, prénommé comme son père, Louis, né le 8 pluviose An XII mais décédé quelques mois plus tard et que n’avait pas connu Modeste, née après cette disparition. Elle était  donc l’unique héritière de Jeanne et Louis, traiteur de bestiaux, ou encore annoncé propriétaire selon les documents. Très certainement un couple important de la communauté verruyquoise de l’époque.

L’an mil huit cent trente et un, le quatre du mois de juillet, à trois heures du soir, par devant nous, maire-officier de l’état civil de la commune de Verruyes, canton de Mazières, arrondissement de Parthenay, departement des Deux Sèvres […]

Sont comparus Pierre Babin, meunier, âgé de vingt-un an révolus, né sur la commune de Saint-Georges de Noîné le vingt mars mil huit cent dix comme il est constaté sur l’acte de naissance dont copie […], fils majeur de Etienne Babin, âgé de cinquante quatre ans, et de Renée Menant, âgée de cinquante cinq ans, aussi meunier ici présents et consentants, demeurant ensemble Moulin de la Bourrelière, commune du dit Verruyes

Et Modeste Texier, […], sans profession et demeurant à la Grimaudiere chez le sieur Boinot sur cette dite commune, âgée de vingt six ans révolus, née sur cette commune le 28 Prairial An Treize de la République comme il est constaté par l’acte de naissance […], fille majeure de Louis Texier, traiteur de bestiaux, et de Marie Jeanne Guinard, bordière, demeurant au village de La Petite Vergnonière sur cette dite commune ici non présents et non consentants au mariage de leur dire fille en vertu de quoi un acte respectueux leur a été notifié en date du deux du mois de juin dernier par le ministère de Monsieur Granger,  notaire à Verruyes […].

Ici  non présents et non consentants ? Un acte devant notaire ? Un acte respectueux ? Un acte notifié aux parents de Modeste ? Pendant longtemps, avant l’arrivée d’Internet, je me suis demandé de quoi il s’agissait. La définition  de l’acte respectueux est aujourd’hui facile à trouver.

A l’époque, en 1831, la majorité civile était, pour les hommes et les femmes, de 21 ans ce qui ne signifiait pas pour autant que chacun était libre de faire ce qu’il voulait en matière de mariage. Si la majorité matrimoniale pour un homme passait à 25 ans,  elle restait à 21 ans pour la femme. En ce qui concerne Pierre, âgé de 21 ans révolus au jour de son mariage, le consentement de ses parents  était nécessaire même si, selon la loi, le consentement d’un seul suffisait puisqu’il avait atteint la majorité civile. Ce qui fut fait pour lui.

Modeste, âgée de vingt six ans révolus, avait atteint à la fois sa majorité civile et matrimoniale. Le consentement d’un seul de ses parents aurait pu suffire pour qu’elle puisse se marier, ce qui n’etait pas le cas, ses deux parents étant absents et non consentants. Les législateurs du Code civil Napoléon avaient tout prevu : Modeste pouvait se marier, mais pas … Immédiatement. Pas avant d’avoir signifié à ses parents par acte notarié qu’elle allait le faire quelques soient les raisons de leur désaccord sur ce projet et attendre la réponse, en l’occurrence négative. Ce qu’elle a fait.

Je ne sais pas depuis combien de temps elle avait projeté de se marier avec Pierre mais elle a peut être attendu plusieurs mois voire plusieurs années (si ce n’était le jeune âge du promis ?) pour le faire et éviter ainsi d’adresser plusieurs actes respectueux à ses parents (deux actes après un premier refus des parents, renouvellement de mois en mois avant la possibilité de mariage) :  au-delà de 30 ans pour un homme et de 25 pour une fille, le ou la futur(e) n’avait besoin que d’un seul acte respectueux et un mois après le refus pouvait se marier sans leur présence et consentement. L’acte respectueux de Modeste date du 2 juin 1831, elle s’est mariée le 4 juillet 1831.

Pourquoi les parents de Modeste s’opposaient ils à cette union ?  Il me faudrait le découvrir en récupérant cet acte respectueux aux archives notariales du département ce que je n’ai pas encore fait. Il est possible de supposer, qu’enfant unique de parents aisés à priori, les espoirs de ces derniers reposaient sur elle : nés bien avant la Révolution, Louis et Jeanne devaient souhaiter perpétuer un système social sur lequel je reviendrai plus tard et avoir  d’autres projets matrimoniaux plus intéressants qu’un meunier, même pas issu de la commune de Verruyes, et qui plus est, plus jeune que leur fille.

Prochaine étape, les archives notariales…

La brouille n’a pas duré longtemps semble-t-il puisque Modeste a tout de même hérité de Louis et Jeanne, décédés en  1836 et en 1841. Mais peut-être n’était-ce pas possible de déshériter ses enfants à l’époque ? En tout état de cause, Pierre a été le déclarant de leurs décès en tant que gendre.

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